16.5.09

Résidence en Normandie 3

Lors de cette résidence, je rencontre les gens de façon inattendue. Je leur demande si je peux faire leur portrait à l'aquarelle tout en discutant. J'y parviens rarement à la première entrevue. Il y a un temps d'apprivoisement. Alors je reprends rendez-vous ou je me fie à l'improvisation...



13.5.09

Tête rectangulaire
Long nez légèrement incurvé
Yeux bleu clair presque transparents
Sourcils hauts lui donnant l’air étonné
Il bouge sans arrêt.
« Je n’aime pas ça », il dit.
Charpente de rugbyman
A fleur de peau
Mieux vaut être son ami.
Il se penche et tend le regard pour essayer de voir comment ça avance.
Je le dessine.
Je suis arrivé à l’improviste, je ne lui ai pas laissé le temps de réfléchir, « je vais vous faire le portrait, asseyez-vous là ! »
Il a dit : « non ça devait être le grand blond lui il est d’accord ».
Il s’est assis.
J’ai attendu avant de m’y mettre, le scruter, lui laisser un moment pour s’habituer à être dévisagé.
Un trait vertical et puis la discussion qui vadrouille comme ça sans rien d’autre…
« Faut me regarder de temps en temps sinon… »
Il essaie.
Je lâche la main
Elle court sur le papier
Le visage le mouvement
Les mots échangés ne sont que prétexte
Ombre lumière
Il est là, je le sens, presque là, il se cache encore, là sur la feuille,
L’encre s’apprête à devenir lui, les traits, les courbes, à l’évidence lui
J’insiste.
Je sais pourtant que je ne pourrai aller plus loin, il faudrait recommencer.
Tout recommencer.
J’arrête, je ne suis pas satisfait, je lui dis, je lui montre.
Il prend le croquis dans ses mains
Découvre
Petit temps de suspension
Sa trombine reste sans expression
- Putain ! c’est mon père, tu as fait mon père.
Il se lève.
- C’est pas vrai, mon père, tu as fait mon père, son regard triste. Je n’ai rien de lui, j’ai appris que c’était mon père il y a deux ans seulement, c’est pour ça que je voyais un psy. Putain ! j’ai le bras qui frissonne, tu vas me faire pleurer, la chair de poule, tu as fait mon père en me regardant c’est très fort. Quand je l’ai appris, je suis resté une journée entière devant sa porte il ne voulait pas me voir. C’était pourri chez lui, bord SDF, et puis on s’est apprivoisé et ça allait de mieux en mieux. Putain ! mon père, les gens disent que je lui ressemble, peut pas renier. Ma femme et moi on lui avait installé le téléphone, même pas ça chez lui complètement ailleurs, on s’appelait tous les soirs. Oui oui tous les soirs et puis un lundi rien, le mardi rien,le mercredi matin sonnerie : vous êtes monsieur Letellier ?  Non, j’avais pas le même nom que lui, fatal, mon père pour moi c’était le mari de ma mère mais j’ai tout de suite compris : il était mort. Mon père était mort. Je venais d’avoir un père et il était mort. Tous les autres qui l’ont laissé crever de misère me disaient : tu es de notre famille maintenant. Allez vous faire foutre. Si je les revois, je leur casse la gueule, ce sont eux qui l’ont tué. Moi, je n’ai rien de lui et toi tu te pointes on sait pas pourquoi et tu me fais le portrait de mon père c’est mon père putain ! je le garde.
Il est tourneboulé
Il se rassoit se relève
Bien sûr tu le gardes
Je signe le dessin
Je lui donne
Il est tout gauche avec son père entre les mains
On se reverra
En vrai je ne sais pas
Mais dans nos têtes
Dans nos têtes sûrement.

Bruno Allain

 

1 commentaire:

bibliotheque a dit…

Encore un frisson,merci Alain... vous êtes un capteur de vibrations, un moteur de mémoire, un bidule à histoires, un déclencheur de sensations...merci encore et à bientôt !
annelaure